« Chercher des moyens pour en finir avec le système du jugement. » La déclaration du 4 février 1989 nous donne la formule d’un programme, mais bien peu d’indications sur ce dont il s’agit. Quatre grands protagonistes sont cités, en ordre chronologique, Spinoza (Hollande), XVIIème siècle ; Nietzsche (Allemagne, Suisse, Italie), fin XIXème siècle ; David Herbert Lawrence (Europe, Australie, Mexique), Antonin Artaud (France, Mexique, Irlande), première moitié du XXème siècle. J’indique au passage le minimum de leur géographie, en plus de leur époque. Spinoza, juif d’Amsterdam, en rupture de ses coreligionnaires, polisseur de lentilles pour lunettes astronomiques (une toute récente invention, technologie avancée), était un sédentaire. Nietzsche, professeur allemand, pensionné pour raisons de santé (céphalées, dyspepsies), passait les hivers au Sud, à la mer, les étés au Nord, dans les montagnes. Lawrence, romancier anglais, voyageait avec son épouse allemande à la recherche de pays neufs, si possible libérés des codes européens. Artaud, né à Marseille, vécut surtout à Paris, dès sa jeunesse sous l’œil des psychiatres (douleurs psychosomatiques) ; poète, homme de lettres, acteur au théâtre et au cinéma ; il partit au Mexique, jusque dans les montagnes des Indiens Tarahumaras, à la recherche de leur plante magique, de leur champignon peyotl, qu’il pensait pouvoir apprivoiser comme moyen d’une révélation et d’une délivrance.
Cette liste de quatre auteurs pourrait faire obstacle à notre pédagogie. Il s’agit d’expliquer Deleuze, et nous voici avec quatre nouveaux noms. Il s’agit, en partant de Deleuze à soixante-quatre ans, de se faire une idée de ce qu’il a pu dire en une vingtaine de livres, une œuvre déjà énorme, et voilà qu’immédiatement nous devons tenir compte de quatre autres, Spinoza tout compte fait le plus parcimonieux, les trois autres carrément graphomanes, en milliers de pages, et souvent posthumes, car ce sont des auteurs cultes, dont un public plus ou moins restreint et fervent vénère jusqu’aux moindres brouillons. Ceci dit, ils ont des publics séparés. À la rigueur, certains amoureux de Spinoza auront spontanément de l’intérêt pour Nietzsche. Des Nietzschéens reconnaitront une inspiration fraternelle chez Lawrence, à condition d’avoir l’occasion de le lire. Artaud apparaît lui comme un continent à part, que le spectre de la folie, induisant de grosses difficultés de lecture, confine à la marge.
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| Spinoza |
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| Nietzsche |
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| Artaud |
La morale, c’est le jugement de Dieu, le système du Jugement. Mais l’Ethique renverse le système du jugement. A l’opposition des valeurs (Bien-Mal), se substitue la différence qualitative des modes d’existence (bon-mauvais).
Deleuze, Spinoza, philosophie pratique, 1981, p. 35
Que les commandements viennent de Dieu comme dans les religions révélées, ou qu’ils fassent l’objet d’une sélection par « la raison », marque du moralisme proprement dit, du système de Kant, cela revient au même. Deleuze le dit, puisqu’on l’interroge sur Kant à la lettre K de l’Abécédaire : Kant, c’est l’invention d’un tribunal de la raison, c’est le système du jugement, simplement qui n’a plus besoin de Dieu, qui met « la raison » à la place, une certaine « dignité » de la raison qui s’oppose à la nature. La fameuse dignité de la personne humaine, tarte à la crème du moralisme, qui s’appuie sur un « fait » d’existence douteuse, le fait du devoir, le fait de la moralité… C’est le système du moralisme sans dieu.
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| Immoraliste... ou gnostique ? |
Saisir ce qu’a voulu dire Artaud dans sa dramatique radiophonique n’est chose aisée pour personne ; à l’évidence, l’affaire est beaucoup plus sophistiquée qu’une guerre contre la morale. Pour ceux que cela intéresse, voici l’objet sonore : "Jugement de Dieu", YouTube. Voici sa transcription : "Jugement de Dieu", pdf. Et voici une présentation, par le professeur Jean-Charles Chabanne, qui donne de très précieux éléments contextuels : "La radio et son double", 2013, pdf.
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| David Herbert Lawrence |
Mais surtout, je voudrais ici signaler de quelle façon Deleuze rattache Lawrence au maître d’entre les maîtres, à Spinoza. Un hommage à Spinoza va se transformer en hommage à Lawrence, avec transmigration des âmes. On apprend des tas de choses sur Spinoza ; puis on s’aperçoit que l’âme de Spinoza circule ailleurs sous des noms divers, et par exemple que Lawrence, sans le savoir, l’a trouvée dans Whitman, le poète américain, que l’âme de Spinoza est là dans le grand Whitman, mais mêlée à une forme fâcheuse de pitié dont il faudrait l’épurer. C’est ainsi que la mort n’est ni le but ni la fin, mais qu’une vie passe à quelqu’un d’autre, de Spinoza dans Lawrence, de Lawrence dans Deleuze… C’est un aspect de ce que Deleuze appelle « immanence », qui s’oppose au « jugement » : les âmes circulent dans l’immanence… Je vous livre ce texte de Deleuze, extrait de Dialogues, et puis j’ai mis des liens vers les pages de Lawrence sur Whitman, dans ses Essais sur la littérature classique américaine.
Quand Spinoza dit ainsi : l'étonnant, c'est le corps... nous ne savons pas encore ce que peut un corps... il ne veut pas faire du corps un modèle, et de l'âme, une simple dépendance du corps. Son entreprise est plus subtile. Il veut abattre la pseudo-supériorité de l'âme sur le corps. […] De même que vous ne savez pas ce que peut un corps, de même qu'il y a beaucoup de choses dans le corps que vous ne connaissez pas, qui dépassent votre connaissance, de même il y a dans l'âme beaucoup de choses qui dépassent votre conscience. Voilà la question : qu'est-ce que peut un corps? de quels affects êtes-vous capables? Expérimentez, mais il faut beaucoup de prudence pour expérimenter. Nous vivons dans un monde plutôt désagréable, où non seulement les gens, mais les pouvoirs établis ont intérêt à nous communiquer des affects tristes. La tristesse, les affects tristes sont tous ceux qui diminuent notre puissance d'agir. Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses pour faire de nous des esclaves. Le tyran, le prêtre, les preneurs d'âmes, ont besoin de nous persuader que la vie est dure et lourde. Les pouvoirs ont moins besoin de nous réprimer que de nous angoisser, ou, comme dit Virilio, d'administrer et d'organiser nos petites terreurs intimes.
Ce n'est pas facile d'être un homme libre : fuir la peste, organiser les rencontres, augmenter la puissance d'agir, s'affecter de joie, multiplier les affects qui expriment ou enveloppent un maximum d'affirmation. Faire du corps une puissance qui ne se réduit pas à l'organisme, faire de la pensée une puissance qui ne se réduit pas à la conscience.
[…] La philosophie devient ici l'art d'un fonctionnement, d'un agencement. Spinoza, l'homme des rencontres et du devenir, […], Spinoza l'imperceptible, toujours au milieu, toujours en fuite même s'il ne bouge pas beaucoup, fuite par rapport à la communauté juive, fuite par rapport aux Pouvoirs, fuite par rapport aux malades et aux venimeux. Il peut être lui-même malade, et mourir; il sait que la mort n'est pas le but ni la fin, mais qu'il s'agit au contraire de passer sa vie à quelqu'un d'autre. Ce que Lawrence dit de Whitman, à quel point ça convient à Spinoza, c'est sa vie continuée: l'Ame et le Corps, l'âme n'est ni au-dessus ni au-dedans, elle est « avec », elle est sur la route, exposée à tous les contacts, les rencontres, en compagnie de ceux qui suivent le même chemin, « sentir avec eux, saisir la vibration de leur âme et de leur chair au passage », le contraire d'une morale de salut, enseigner à l'âme à vivre sa vie, non pas à la sauver.
Deleuze, Parnet, Dialogues, II, 2ème partie, 1977
Voici les pages de Lawrence sur Whitman, les âmes, et la Grande Morale qui se confond avec l'Éthique, contre le système du jugement :
La fonction essentielle de l'art est morale. Ni esthétique, ni décorative, ni passe-temps ni récréation. Mais morale. La fonction essentielle de l'art est morale.
Mais une morale passionnée, implicite, non didactique. Une moralité qui change le sang plutôt que l'esprit. Change le sang en premier. L’esprit suit plus tard, dans la foulée.
Whitman était un grand moraliste. C'était un grand guide. Il changeait grandement le sang dans les veines des hommes. (Lire la suite... L'original est ici...)
Lawrence, Studies in Classic American Literature, "Whitman", 1923















