lundi 15 avril 2013

Clédones du jour : Alexandre, Jésus, Spinoza, Eros

Alexandre, Eros et culte solaire !



Le rapprochement n’a rien d’incongru si l’on se rappelle que les deux, Alexandre et Jésus, sont d’abord des hommes-dieux en contexte… alexandrin !

Partons de Jésus, l’homme-dieu de la religion d’amour.  
« Le Christ avait inventé une religion d’amour. … Nietzsche terminait l’Antéchrist par sa célèbre Loi contre le christianisme. Lawrence termine son commentaire de l’Apocalypse par une sorte de manifeste, ce qu’il appelle une litanie d’exhortations : Cesser d’aimer. » (Sur Lawrence et Jean de Patmos, dans Critique et clinique)
« En rupture avec la tradition judéo-chrétienne, c’est Spinoza qui mène la critique [du jugement] ; et il eut quatre grands disciples pour la reprendre et relancer, Nietzsche, Lawrence, Kafka, Artaud. » (Pour en finir avec le jugement, bien sûr, dans Critique et clinique)

De fil en aiguille, nous découvrons donc une sorte d’homme-dieu au cœur (« il est dans mon cœur », dit Deleuze dans l’Abécédaire) de la doctrine de La-Borde-les-bois :

« Ce qui ne peut pas être pensé, et pourtant doit être pensé, cela fut pensé une fois, comme le Christ s’est incarné une fois, pour montrer cette fois la possibilité de l’impossible. Aussi Spinoza est-il le Christ des philosophes, et les plus grands philosophes ne sont guère que des apôtres, qui s’éloignent ou se rapprochent de ce mystère. » (dernier paragraphe sur le plan d’immanence, dans Qu’est-ce que la philosophie ?)

Mais ce Christ nous ramène tout près d’Alexandre, à l’homme-dieu d’une religion solaire et dionysiaque, tel qu’Artaud lui a redonné vie :  
« Héliogabale, c’est Spinoza, Spinoza, Héliogabale ressuscité. » (au plateau n°6 de l’Oeuf dogon)

Pour ce qui est du culte d’Alexandre proprement dit, il n’y a qu’à se laisser porter à Siwa par un voyageur : j’ai souvenir de très belles pages de Blottière, qui fait coucher le jeune-homme-dieu avec son petit prêtre Si-Ammon (roman homonyme de 1998).



Eros est un personnage tout à fait important de La-borde-les-bois, mais oui, car s’il n’apparaît que brièvement dans Différence et répétition, c’est dans le chapitre qui nous conduit aux répétitions royales, la formule deleuzienne, dans le premier diptyque, de ce qui vaut d’être vécu. Il fait partie d’un quintette bien précis de divinités : Habitus, Eros avec Mnémosyne, Narcisse avec Thanatos. C’est dire que le célèbre couple freudien, Eros et Thanatos, s’est singulièrement étoffé. Seule (Habitus) ou par paires (Eros et Mnémosyne, Narcisse et thanatos), les divinités animent trois types de répétition, trois synthèses passives du temps dans des systèmes qui trouvent à ce jeu leur pour-soi. Ce n’est pas pour rien que le chapitre s’appelle La répétition pour elle-même.

Y aura-t-il une « agonie d’Eros » dans ce contexte ? Non, mais une désexualisation d’Eros qui construit Thanatos sur les débris d’Eros ! « Le moi prend sur lui-même [Narcisse donc] les déguisements et déplacements qui caractérisaient les objets [d'Eros], pour en faire sa propre affection mortelle. »

Tout cela est d’autant plus important que nous le retrouvons d’emblée sous d’autres termes au début de l’Anti-Œdipe. Les commentateurs ne l’ont pas assez médité jusqu’ici. La production de production, c’était naguère Habitus. La production d’enregistrement, c’était Eros-et-Mnémosyne. La production de consommation, c’était Narcisse-et-Thanatos. Ne jamais perdre de vue, de la deuxième à la troisième synthèse : Eros / Eros désexualisé.

Dans Mille plateaux, Narcisse-et-Thanatos sont encore sensibles dans les noces contre nature, dans les devenirs : « je deviens », « je sens que je deviens ». Devenirs qui « sont le contenu même de la musique et vont jusqu’à la mort. » (p.368) Prototype musical de la mort dans l’inconscient ?